Inventer une
ÉCONOMIE
YIN&YANG

Témoignage d'une femme de terrain pour un monde plus juste




 

         
 

Introduction

Dans la philosophie chinoise de Tao , le Yin et le Yang sont deux forces de la nature qui imprègnent le monde tout entier. Le Yang représente l’actif, le chaud, le plein, le masculin, l’extraversion. Le Yin correspond au passif, au froid, au vide, au féminin et au réceptif. Totalement interdépendantes, ces forces se complètent mutuellement. Chacune d’elles tend à modérer les excès de l’autre. Au niveau personnel comme dans la société, les deux composantes doivent être équilibrées pour refléter l’harmonie.

Or, le monde économique, par la voie capitaliste, a déployé naturellement les forces du Yang. La recherche de productivité avec des rendements toujours plus élevés, a structuré l’activité humaine. La construction du monde est devenue marchande. Les caractéristiques Yang ont dégagé un modèle comportemental : l’homo oeconomicus, dont les préférences sont ordonnées par la rationalité. La reconnaissance de la propriété individuelle a libéré l’esprit d’entreprise. Ces qualités Yang ont permis de belles avancées. Les populations des économies marchandes mangent mieux. Leurs conditions sanitaires et leur niveau d’instruction se sont très nettement améliorés. Le taux de mortalité a diminué. En même temps, les résultats crient le manque du Yin. L’activisme, le trop plein, les pathologies nouvelles liées au stress, les effets contre productifs comme les embouteillages, la pollution, la dégradation de l’environnement sont autant de manifestations d’excès de Yang en comparaison au Yin.

Une conviction m’anime. Le monde économique et financier ne trouvera des solutions durables que dans ce rééquilibrage entre les forces du Yin et du Yang. Pour trouver des solutions aux impasses écologiques ou humaines sur le terrain économique, nous avons à garder le Yang, tout en puisant des compléments dans le réservoir Yin. Héritiers du siècle des lumières, notre rationalité hyper développée met dans l’ombre le Yin : notre besoin de temps, de calme, d’intériorité... Ne sommes-nous pas en train de nous asphyxier dans un monde aux repères trop quantitatifs guidés par des excès de Yang ? En Occident, n’y a-t-il pas dans cette quête de psychologie, de spiritualité, de détente, de moyens de décompresser… une soif de Yin ? La disponibilité, la gratuité et la patience ne sont-elles pas des vertus Yin dont nous manquons crucialement ? Les Orientaux résistent mieux car leurs cultures ont développé le Yin par leur médecine préventive, les arts martiaux et tant d’autres traits culturels qui cherchent à prendre soin du corps plutôt que de laisser s’installer une pathologie. Mais fascinés par la croissance économique, les asiatiques perdent à toute vitesse ce qui constitue leur force. Ayant vécu au Japon ou en Chine, j’ai ressenti leur équilibre entre le Yin et le Yang. Cet équilibre est cependant fragile et pourrait bien s’effriter sous la pression marchande.

Quel rôle jouent l’économie et la finance dans nos sociétés aujourd’hui ? Contribuent-elles à plus d’humanisation ? Posséder toujours plus a-t-il un sens ? N’y a-t-il pas différentes formes de richesses ? Toutes ces questions, je les ai mûries dans différents contextes : en Belgique, où j’ai grandi et fait le choix de mes études; en Inde, puis au Chili, où pendant cinq ans j’ai sillonné les quartiers pauvres; de retour en France, où j’ai enseigné les sciences économiques et sociales ; en Asie, au Japon puis en Chine, où j’ai vécu six années d’expatriation en voyageant intensément. Des observations sur le terrain m’interpellent quant au rôle de l’économie et sa participation ou non au bonheur humain. J’ai vu les réussites, les excès, les pièges et les manques selon les cultures. Comment doser la vigueur économique pour garder un équilibre ? Cultiver en parallèle le Yin et le Yang ouvre une porte. Sans prétendre apporter des solutions toutes faites, je livre quelques réflexions sur la vie économique, avec ses inévitables répercussions sur les personnes et l’environnement. Ce périple multiple m’a permis également d’aborder autrement que par les références marchandes les décisions économiques et civiques de notre vie quotidienne. N’y a t il pas des voies nouvelles à trouver dans nos actes d’achat ou de consommation, par exemple, pour veiller à l’harmonie ?

Une économie Yin et Yang invite chacun à cheminer pour mieux vivre la mondialisation. En effet, nous touchons aux limites d’une recherche de croissance pour elle-même. Consommer n’apporte pas la plénitude que certaines publicités veulent nous faire croire. Produire toujours plus ne génère pas la satisfaction des besoins les plus essentiels. Avoir plus sur son compte en banque n’offre qu’une sécurité extérieure. J’ai vu à quel point la richesse comme la pauvreté matérielle sont des chances et des pièges : l’une comme l’autre peuvent éveiller le meilleur ou le pire. Trop de biens matériels peuvent étouffer, de même que trop peu engendre parfois désespoir ou violence. L’argent, mis au service de la vie est fécond. De même, le choix de la simplicité de vie dans des milieux riches témoigne d’un bonheur fondé sur les richesses d’être.

Conclusion

L’économie de marché, imprégnée des forces Yang, a permis au cours de l’histoire un formidable déploiement de l’initiative économique et de l’esprit d’entreprise. La dynamique économique a de tout temps été un moteur d’échange et de rencontres. Pensons aux routes de la soie ou celle du sel. Avant notre ère, nous retrouvons les traces de ces échanges entre civilisations si éloignées pourtant. La recherche des épices n’a-t-elle pas été à l’origine de la découverte de l’Amérique ? L’économie a souvent été dans les sociétés un fer de lance, un secteur pionnier, un domaine où l’homme est prêt à prendre de grands risques. Aujourd’hui, plusieurs dysfonctionnements sont troublants. Les écarts entre pays développés et les autres, les pathologies liées au stress et les dérives écologiques montrent cependant les limites d’une économie libérale guidée par la recherche de profit financier à outrance.

Il semble que l’humanité entame aujourd’hui un tournant dans son évolution. Au moment où les besoins matériels sont très nettement couverts dans les pays riches, au point même où la saturation des biens freine la croissance économique, une partie du monde crie son manque d’essentiel. L’Afrique a faim. L’accès à l’eau est crucial. La guerre tue. La tension s’accroît entre les religions et entre les cultures. Des jeunes occidentaux se révoltent ou se suicident par angoisse de l’avenir. Le monde a soif de sens, de gratuité, d’amour que symbolisent les forces Yin. La solidarité manifestée à l’occasion du tsunami en Asie a révélé cette aspiration profonde. De la même façon que le communisme a implosé par ses excès, l’économie de marché, héritière du capitalisme, comporte le même risque si elle ne s’équilibre pas en intégrant les valeurs Yin.

Un nouveau paradigme est possible, celui d’un monde réconcilié où l’amour et les compétences se rejoignent pour une économie fondée sur des valeurs humaines. A la différence des divers courants économiques du passé, cette évolution ne se fera pas par de nouvelles théories, mais passera par des femmes et des hommes unifiés dans leurs dimensions Yin et Yang. Des hommes et des femmes ayant les pieds profondément ancrés dans la terre, conscients des enjeux économiques, humains et écologiques, conscients de l’héritage reçu, et ouverts à l’avenir pour préparer un environnement humanisant pour leurs enfants. Des êtres capables de voir en tout homme, riche ou pauvre, Africain, Asiatique, Européen ou Américain un frère ou une sœur d’humanité. D'un système d'échanges basés sur la compétition, ils entrent dans une coopération où les richesses d’être ont toute leur place au côté des richesses matérielles. En étant à la fois pleinement responsables et solidaires, ces femmes et ces hommes engendreront une économie nouvelle, qui reflétera le meilleur de l’économie de marché, libérant l’esprit d’initiative, tout en ayant le souci de l’être avant le faire.

Finalement, il s’agit de retrouver en nous-mêmes le sens profond de notre vie. Entreprendre, à partir d’une unité entre le faire et l’être, en se réconciliant avec la nature, son passé et son présent, en donnant une orientation à son action, non seulement pour soi, mais pour son entourage. Faire l’unité en soi est le chemin de toute une vie. C'est un chemin exigeant et passionnant. L’important est de faire un premier pas.



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